Existe-t-il un lien entre science, médecine et patrimoine ? En cette période de confinement où l’ensemble des sites qui forment la richesse historique de la France sont fermés au public, nous allons tenter de vous le prouver !

En temps de guerre : les châteaux-hôpitaux

Au cours des deux guerres mondiales, de nombreux châteaux s’adaptent aux évolutions du temps et se transforment en hôpitaux, accueillant blessés de guerre et convalescents.

C’est le cas, par exemple, du château de Vaux-le-Vicomte (Seine-et-Marne). En 1914, Germaine Sommier, propriétaire du château dont le mari est au front, transforme l’ancienne demeure de Nicolas Fouquet en hôpital militaire, répondant ainsi à l’appel lancé dans toute la France par le Service de santé de l’armée. Se lançant à corps perdu dans ce projet, elle entreprend des études d’infirmière, rassemble une équipe chirurgicale et installe de nombreux équipements de pointe. Ouvrant officiellement ses portes le 7 juillet 1914, l’hôpital militaire 23 installé à Vaux-le-Vicomte accueille, en 4 ans, plus de 110 000 blessés de guerre et reçoit la visite d’illustres personnages comme Georges Clemenceau et le Maréchal Foch.

Les châteaux d’Amboise et de Chenonceau en Indre-et-Loire ou celui de Compiègne dans l’Oise deviennent, eux-aussi, hôpitaux de guerre. Ces brèves périodes marquent fortement de leur empreinte l’histoire des châteaux. Ils nous montrent qu’en cas de fort besoin, le patrimoine se mobilise, sait se rendre vivant, utile et à la pointe de la modernité.

Les apothicaireries

Si l’épisode hospitalier est toujours temporaire pour les châteaux, en France, il est possible de visiter de véritables sites de soins dont les origines remontent au XIIIe siècle. C’est à cette époque qu’est mentionnée, pour la première fois, la création d’une apothicairerie.

Ancêtres de la pharmacie, les apothicaireries accueillent et soignent les pauvres grâce à la transmission et la mise en place d’un savoir-faire ancestral hérité, en partie, des institutions ecclésiastiques du Moyen Âge. Accueillies dans les hôpitaux, communément appelés « Hôtels-Dieu », les apothicaireries témoignent de l’évolution des pratiques sanitaires qui ne cesseront de se développer au fil des siècles. En 1495, un premier document atteste de la présence d’une apothicairerie à l’Hôtel-Dieu de Paris. Au fil du temps, les bâtiments s’adaptent au progrès de la médecine. Aujourd’hui, ils sont un élément essentiel à la physionomie des villes et au patrimoine urbain. Souvent inscrits ou classés à la liste des Monuments Historiques, la plupart des anciens hôpitaux renferment des collections précieuses qui nous permettent de comprendre l’évolution de la science, de la médecine et des pratiques sociétales.

Aujourd’hui, le « réseau des Hôtels-Dieu et des apothicaireries » met en valeur ce patrimoine particulier. Il comprend près de 34 membres français dont le plus connu est sans nul doute les Hospices de Beaune (Côte d’Or). 

Fondées en 1443 par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne, et son épouse, à une époque où la ville souffre particulièrement de la misère et de la famine engendrées par la Guerre de Cent Ans, les Hospices de Beaune ont accueilli pauvres et miséreux jusqu’en 1971 ! Au fil du temps, cet exceptionnel ensemble acquiert une importante renommée internationale. Exceptionnel et rare témoignage de l’architecture civile du Moyen Âge, l’Hôtel-Dieu des Hospices de Beaune présente aujourd’hui d’incroyables collections de lits, coffres, tableaux, tapisseries et pots à pharmacie d’époque. Point d’orgue de cette visite incontournable, le polyptique du Jugement Dernier nous rappelle à quel point médecine et religion ont longtemps fait la paire.

Cela se ressent aussi lors de la visite du château de Baugé (Maine-et-Loire), un château qui abrite un Hôtel-Dieu exceptionnel. Ancienne pharmacie fondée en 1675, l’apothicairerie du château de Baugé est reconnue comme étant l’une des plus riches et des plus complètes de France. Des visites théâtralisées y sont organisées pour que les visiteurs puissent vivre une expérience unique en s’immergeant au cœur de l’ambiance dans ces lieux où l’on ne cessait de se battre contre la misère et la maladie. Pas moins de 600 pots à pharmacie d’époques différentes se côtoient sous le plafond décoré d’une voûte étoilée qui rappelle l’importance de l’astrologie dans les pratiques scientifiques des XVIe et XVIIe siècles.

Un autre château possède une apothicairerie particulièrement intéressante : celui de Chenonceau (Indre-et-Loire). Ouverte au public depuis seulement un an, à l’occasion de l’opération « 500 ans Renaissance(s) », cette pièce vaut véritablement le détour ; elle donne un souffle nouveau à ce géant du Val de Loire. Au château de Chenonceau, l’apothicairerie de la reine a été souhaitée par Catherine de Médicis. L’épouse d’Henri II fut, toute sa vie, passionnée par les questions astrologiques et médicinales, au point de s’entourer de nombreux scientifiques dont le célèbre et controversé Nostradamus et l’astrologue Cosimo Ruggieri.

Les maisons d’illustres scientifiques

D’autres visites insolites et souvent expérientielles ou immersives permettent d’apprécier le lien entre science et patrimoine.

Le Manoir des Sciences à Réaumur (Vendée) nous fait, par exemple, découvrir le quotidien du physicien des Lumières René-Antoine Ferchault de Réaumur. La visite de son ancienne demeure nous emmène dans son cabinet de travail, son cabinet d’histoire naturelle, son laboratoire et son jardin-potager. Toutes ces pièces sont interactives, sensorielles, et permettent de mener ses propres tests scientifiques. Une véritable expérience qui ravit les plus jeunes et améliorent les connaissances de tous !

A Paris, dans le 5e arrondissement, à deux pas du Panthéon, se trouve un lieu unique pour découvrir l’histoire de « la famille aux cinq Prix Nobel » : la famille Curie. L’ancien laboratoire de Marie, transformé en musée, présente des objets, documents et photographies sur l’histoire de la radioactivité et l’histoire familiale exceptionnelle de ceux qui l’ont découverte. On peut y voir l’ancien bureau de la scientifique et les instruments utilisés par sa fille et son gendre. Le musée Curie, entièrement rénové en 2012, présente une nouvelle scénographie thématique accessible à tous.

Autre lieu d’intérêt : la maison natale de Louis Pasteur (Jura) transformée en musée à la gloire du scientifique dès 1923. Classée « Maison des illustres » en 2011, cette demeure est restée exactement telle que Pasteur l’a connue. Y revenant chaque année avec sa famille, Pasteur y mit au point ses travaux sur la fermentation alcoolique. Le laboratoire, le salon ou encore la salle à manger nous plongent dans l’univers quotidien du grand homme. Au bord de la rivière, le jardin, dessiné par Pasteur lui-même, est un véritable havre de paix qui présente une originale exposition en bande dessinée, « Pasteur et la génération spontanée ».

Au château de Breteuil (Yvelines), c’est une autre scientifique que nous sommes amenés à rencontrer : Émilie du Châtelet. Représentée en personnage de cire dans les appartements qu’elle a autrefois occupées, la Marquise du Châtelet est une des ancêtres les plus illustres de la famille de Breteuil. Amie et muse de Voltaire, elle fut l’une des premières femmes de sciences de notre Histoire. Grande admiratrice d’Isaac Newton, elle est la première à avoir traduit l’œuvre de celui-ci en français.

Pour les visiteurs passionnés par la santé, l’histoire de la médecine et curieux de comprendre comment l’on soignait auparavant, les possibilités de visites sont donc nombreuses. De plus, chaque année, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, plusieurs facultés de médecine et de sciences ouvrent leurs portes, signe que, pour elles, comme pour l’État, santé et patrimoine sont intimement liées.

Bérengère Guicheteau et Pierre Holley.