Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les chevaux sont indispensables aux hommes qui souhaitent se déplacer et communiquer avec le reste du monde. Pour les loger et abriter tout le personnel chargé de leur entretien, les propriétaires terriens construisent d’importants complexes architecturaux appelés « écuries ». Purement utilitaires à la Renaissance, celles des XVIIe et XVIIIe siècles sont de fastueux bâtiments qui prouvent, autant que le château principal, la grandeur et la richesse de leur propriétaire. Le début du XXe siècle sonne la fin de l’importance et de la puissance des écuries. L’avènement du chemin de fer et de l’automobile révolutionnent l’ensemble de la société et des moyens de transport. Changeant radicalement le rapport entre l’individu et son espace, l’automobile est à l’origine de profonds changements sociaux, culturels et économiques.

Jamais secteur n’avait connu une aussi forte évolution : 250 000 voitures en circulation en 1907, 50 millions à l’aube de la Seconde guerre mondiale, 300 millions en 1975 ! Les chevaux perdent alors progressivement leur place dominante ; ils deviennent des animaux de passion utiles au  plaisir de la promenade et de la chasse. De plus, le siècle dernier marque aussi l’ouverture de plus en plus de châteaux au public. Une question se pose alors : que faire des écuries ? Comment utiliser ces grands espaces, souvent vides mais à l’intérêt esthétique certain ? Comment mettre en valeur ces témoins de la vie quotidienne des siècles passés ?

Certaines des plus belles et des plus impressionnantes écuries de France sont aujourd’hui devenues musées. Tout à fait logiquement, ceux-ci présentent souvent des collections en rapport avec les univers de l’équitation et des transports.

1. Une reconversion réussie en Musée

Par exemple, les Grandes Écuries du domaine de Chantilly, véritable chef d’œuvre architectural du Grand Siècle, en photo ci-dessus, abritent aujourd’hui le Musée du Cheval et présentent l’histoire de la relation entre l’Homme et cet animal. À la fois musée d’art et musée d’ethnologie, il souhaite, par la présentation de collections venues du monde entier, faire découvrir au public l’importance du lien qui les unit depuis les prémices de l’humanité. Le Musée présente différentes thématiques : l’histoire de la domestication du cheval, les différentes races de chevaux ou encore l’évolution des harnachements. Plus généralement, il souhaite rendre hommage au cheval en démontrant le rôle de l’animal dans la guerre, la politique, la chasse et les loisirs. Inauguré en 2013, il possède une scénographie moderne et de nombreux outils interactifs qui rendent la visite dynamique. Le domaine de Chantilly a donc véritablement su offrir une nouvelle vie à ses écuries qui font désormais partie intégrante du parcours de visite. Depuis plus de 30 ans, ce décor majestueux sert également de cadre à des spectacles de grande qualité qui rendent hommage à la tradition équestre de Chantilly, mondialement réputé dans ce domaine. Ces spectacles se déroulent sous l’impressionnant dôme de 28m dont les gradins peuvent accueillir jusqu’à 600 spectateurs. En 2020, ceux-ci auront la chance de découvrir une toute nouvelle création originale : « Il était une fois les Grandes Écuries. » Pendant plus d’une heure, l’histoire tricentenaire de celles-ci sera mise à l’honneur !

Le château le plus emblématique de France n’est pas en reste. Construites en seulement trois ans, de 1679 à 1682, les écuries du château de Versailles sont impressionnantes de grandeur et de beauté. Situées face au château, elles prouvent à quel point le cheval était important sous l’Ancien Régime. À l’époque du Roi-Soleil, les Écuries Royales sont en effet l’un des départements les plus conséquents de la Maison du Roi : près de 500 personnes y travaillent chaque jour. Aujourd’hui, elles abritent l’Académie équestre du Domaine de Versailles mais aussi la Galerie des sculptures et moulages ainsi que la sublime Galerie des carrosses. La découverte de ces carrosses, voitures pour enfants, chaises à porteurs et traîneaux offre un témoignage original de la vie à la Cour. Une visite guidée nous permet d’ailleurs d’en apprendre davantage sur le fonctionnement des écuries et nous explique comment celles-ci ont évolué au fil du temps, notamment après le départ des 2 000 chevaux qui y vivaient au temps de Louis XVI et Marie-Antoinette.

Le domaine de Chaumont-sur-Loire a lui aussi choisi de faire découvrir aux visiteurs la beauté de ses écuries. Bâties en 1877, elles sont un exemple rare de ce que l’aristocratie du XIXe siècle fait construire à cette époque ; elles sont alors considérées comme les plus luxueuses et les plus modernes d’Europe. Ces écuries s’organisent autour de deux cours qui communiquent entre elles : la plus vaste est réservée à l’usage des châtelains, la plus petite sert aux invités. Aujourd’hui, nous pouvons y découvrir l’écurie des demi-sang qui recevaient les chevaux destinés à tirer les voitures hippomobiles, les boxes des chevaux de selle, la cuisine, la sellerie de travail, la sellerie de gala, le petit manège couvert, l’écurie des poneys et la remise des voitures hippomobiles où nous pouvons voir cinq magnifiques modèles qui ont appartenu à la famille de Broglie. Un vrai voyage dans le temps !

2. Des lieux de réception authentiques et insolites

Ecuries du Château de CommarinCertains châteaux font le choix d’utiliser le potentiel de ces bâtiments pour développer leurs activités commerciales comme la location d’espaces et l’accroissement d’activités hôtelières ou de chambres d’hôtes. C’est notamment le destin qu’a connu le domaine de Ronchinne, en Belgique. Ancienne résidence de la princesse Clémentine, fille du roi Léopold II et de son époux Victor Napoléon Bonaparte, ce joli château construit entre 1884 et 1890 dans la région de Namur est aujourd’hui une résidence hôtelière dont les clients peuvent loger dans la maison du jardinier et dans les anciennes écuries du château, séparées en chambres de luxe après d’importants travaux.

Contrairement à la plupart des salles intérieures des châteaux, les écuries ont l’atout d’offrir une très grande superficie et une hauteur sous plafond importante. Ces critères en font des espaces idéaux pour les grandes réceptions. Bien souvent, les dimensions monumentales de ces salles ont obligé les constructeurs à édifier des plafonds voûtés, ce qui n’est pas sans ajouter un charme irrésistible à ces ensembles. C’est le cas par exemple au château des Bordes, magnifique propriété dans la Nièvre, dont les écuries ont magnifiquement été restaurées par une famille passionnée de chevaux. Que dire également des écuries du château de La Roche-Guyon (Val d’Oise), véritable palais pour chevaux au XVIIIe siècle.

Le château de Commarin en Bourgogne a également fait ce choix. Les écuries, en photo ci-dessus, sont louées pour des mariages où les jeunes époux célèbrent leur union à côté de la plaque indiquant l’ancien habitacle du cheval « Diamant », comme un signe du destin. L’authenticité de cet espace de réception insolite, dont le sol en briques est resté celui d’antan, fait tout son charme. Les mariés sont généralement friands de ces salles historiques dont les décors sont entièrement d’origine.

Le château de la Ferté-Imbault (Loir-et-Cher), siège de la famille d’Étampes durant quatre siècles et réputé comme étant le plus ancien château de Sologne, a également choisi de transformer ses écuries en luxueuse salle de réception. Le nouveau propriétaire, Olivier Ojzerowicz, a entrepris de très lourdes restaurations dans cette optique, notamment grâce au soutien de la Fondation pour les Monuments Historiques.

Se marier dans un château est une véritable expérience de plus en plus recherchée. Dans nos sociétés modernes, on aime se rapprocher de l’imaginaire du conte de fée dans lequel la princesse épouse son prince dans un beau château ! En Val de Loire, le château de Brézé met à disposition les immenses écuries du Grand Condé – le cousin de Louis XIV a possédé brièvement le château entre 1652 et 1680 – pour des mariages dans un cadre insolite. Preuve d’authenticité, elles possèdent encore les anneaux d’attache des chevaux ! Quand elle n’est pas louée, cette salle est utilisée pour des ateliers pour enfants ou pour l’organisation du traditionnel marché de Noël.

Pour les châteaux, les écuries, très souvent vides, sont en effet un espace utile et facilement exploitable. Les équipes peuvent laisser place à leur imagination pour inventer des activités qui sortent du cadre de la visite traditionnelle. Par exemple, au château Le Rocher Portail, en Bretagne, des expositions temporaires sont régulièrement organisées et présentées dans les écuries. De même, au château de Chambord, depuis peu, des jardins-potagers ont été installés dans les écuries du Maréchal de Saxe comme cela était le cas au XIXe siècle. Ce projet a une double vocation : valoriser les ressources naturelles du domaine afin d’en faire un secteur économique viable et sensibiliser le public aux bienfaits de l’agriculture raisonnée.

Les écuries sont donc pour les châteaux une véritable richesse esthétique, historique et commerciale. Elles peuvent être un élément classique du parcours de visite ou connaître une autre destination. Aussi, elles sont parfois vues purement pratiquement et servent d’espaces de billetterie ou de boutique. Faisant partie intégrante de l’âme et l’histoire des monuments, il est important que les sites ne les laissent pas à l’abandon. Aux XVIIe, XVIIIe et même XIXe siècles, les écuries étaient, pour tous, des lieux de vies nécessaires au bon fonctionnement de leur demeure. Elles peuvent et doivent rester une force pour les châteaux, y compris au XXIe siècle !

Bérengère Guicheteau et Pierre Holley