Automne 1985. En plein cœur de Paris, l’agitation est grande. Un important chantier débute sous les yeux incrédules des riverains et sous les indignations, voire les insultes, d’une grande partie des Français. Au cœur de ce chantier, l’artiste Daniel Buren. François Mitterrand, alors Président de la République, et Jack Lang, Ministre de la Culture, lui ont confié une importante mission : réaménager la place du Palais Royal, utilisée comme parking par les fonctionnaires du Conseil d’État. Malheureusement, son projet, initialement appelé Les Deux Plateaux et consistant en la présentation de 280 polygones de tailles inégales et striés de noir et blanc, est loin de faire l’unanimité au point qu’il fut de nombreuses fois question de l’annuler. Pétitions, courriers d’insultes, graffitis sur le chantier, débats parlementaires, campagne de presse virulente, une grande partie de l’opinion publique réclame l’arrêt pur et simple des travaux : comment peut-on laisser une œuvre d’art contemporain défigurer un monument emblématique du patrimoine français ?  Aujourd’hui, l’œuvre a réussi à s’imposer dans le paysage français. Personne ne s’imagine déambuler dans les galeries du Palais Royal sans admirer ce qui est devenu Les colonnes de Buren.

Cette incursion de l’art contemporain dans un monument du patrimoine a été la première d’une longue liste. Depuis plusieurs années, le patrimoine et, en première ligne, les châteaux, multiplie les présentations d’art contemporain et les cartes blanches aux artistes. Nous allons voir que cela fait toujours débat…

1. Une démarche médiatique ?

Commençons avec le château de Versailles. Grand habitué de la cohabitation château-art contemporain, le palais du Roi Soleil se revendique être « un lieu de création contemporaine comme au temps de Louis XIV ». Chaque année, un artiste contemporain est invité à produire des œuvres qui sont ensuite présentées dans le château et les jardins. Cela est souvent l’occasion pour le château d’être sur le devant de la scène médiatique comme cela a été le cas en 2015 lorsque, 30 ans après le « scandale du Palais Royal », l’artiste Anish Kapoor expose dans les jardins d’André Le Nôtre une œuvre intitulée Le Vagin de la Reine. Quand certains félicitent le sculpteur britannique pour son audace, d’autres montent au créneau et critiquent la connotation sexuelle de cette œuvre et le décalage entre celle-ci et l’élégance de l’image raffinée du XVIIIe siècle que le château de Versailles met habituellement à l’honneur. L’œuvre est taguée afin de pousser Versailles à la retirer. Qu’à cela ne tienne, Anish Kapoor déclare que, puisque les tags font partie de l’histoire de l’œuvre, elles feront désormais partie intégrante de celle-ci ! Nouvelle polémique.

Plus récemment encore, c’est la forteresse de Carcassonne qui a fait parler d’elle. Pour fêter les 20 ans de l’inscription du monument au patrimoine mondial de l’Unesco, le Centre des Monuments Nationaux décide d’inviter l’artiste Felice Varini. Celui-ci fait alors le choix de recouvrir l’enceinte de la forteresse de grands arcs de cercles jaunes dont la forme n’apparaît que depuis un point de vue précis. Les critiques ne se font pas attendre et les internautes commencent à fustiger « les illuminés qui ont permis une telle dégradation ». Pourtant, l’œuvre permet à la forteresse Carcassonne de faire partie du top 5 des monuments français les plus photographiés et « instagrammés » de 2018 !

2. Un levier pour attirer de nouveaux visiteurs

Dans la même région, en Occitanie, c’est tout un itinéraire, appelé « In Situ Patrimoine & Art Contemporain » qui est proposé depuis maintenant 8 ans. Tous les étés, l’association Le Passe Muraille propose des installations, souvent spectaculaires, dans des lieux patrimoniaux afin d’attirer de nouveaux visiteurs et de rendre plus attractifs des sites relativement méconnus comme le château de Baulx ou le château fort – musée Pyrénéen de Lourdes. L’art contemporain peut en effet être un formidable levier pour les châteaux plus confidentiels puisque celui-ci attire des nouveaux visiteurs. Ce mélange posant de nombreuses questions, il attise la curiosité du public. Ce choix est aussi une manière d’attirer dans les châteaux les amateurs d’art contemporain qui ne sont généralement pas friands de visites patrimoniales.

D’autres monuments choisissent d’utiliser l’art contemporain pour attirer les familles grâce à des œuvres surprenantes et insolites qui stimulent l’imagination des enfants mais aussi de leurs parents. À ce titre, le château du Rivau, en Touraine, est un merveilleux exemple. Ses 14 jardins de conte de fées sont en effet jalonnés de vingt sculptures monumentales (pot, bottes géantes, taupe, forêt qui marche, etc.) qui dialoguent avec les végétaux, créant un espace de liberté particulièrement apprécié des plus jeunes.

En Bretagne, le château des Pères a fait appel l’année dernière à l’artiste français Richard Orlinski pour apporter fraîcheur et nouveauté à son parc. Des sculptures géantes d’animaux plus ou moins fantastiques, colorées et stylisées, ont permis au monument de se démarquer. Un ours blanc de 5 mètres côtoyait par exemple un dragon rouge vif de 3,5 mètres ! Cette exposition correspond à la volonté des propriétaires depuis 2011 : « Si l’art est le fil rouge du développement du Château, l’ouverture et la transmission sont les objectifs donnés à tous ses projets ».

Certains sites vont même jusqu’à construire leur identité autour de l’art contemporain et deviennent, au fil du temps, de véritables références dans ce domaine à l’image du château de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher) désormais considéré comme un « centre d’arts et de nature ». Chaque année, le domaine invite de nombreux artistes, de renommée internationale, à créer des œuvres originales sur le thème de la nature. Réparties sur l’ensemble du domaine, les œuvres se veulent une véritable rencontre entre la création contemporaine et l’esprit des lieux, chargés d’histoire. Ainsi, les visiteurs sont invités à découvrir l’histoire du château tout en admirant les œuvres lors d’un parcours déambulatoire surprenant qui fait tout le caractère unique du lieu, le différenciant des nombreux autres monuments du Val de Loire.

En Val de Loire, un autre château est allé encore plus loin et a fait le pari de se tourner entièrement vers l’art contemporain : le château de Montsoreau. Principalement connu pour être le seul château de la Loire à avoir été construit sur le lit du fleuve, son architecture exceptionnelle, considérée d’avant-garde, a donné naissance à une collaboration entre le département du Maine-et-Loire et le collectionneur d’art Philippe Méaille. Ici, la promotion de l’exposition d’œuvres contemporaines est aussi une manière de redonner une âme nouvelle à un lieu vidé de son mobilier. Montsoreau présente aujourd’hui le plus important fonds d’œuvres du mouvement Art & Langage, mouvement pionner de l’art conceptuel. Désormais, le château de Montsoreau fait partie du réseau des musées d’art moderne de France qui comprend également le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris et la Fondation Louis Vuitton. Cela lui permet d’accueillir un public international et de présenter une importante collection d’art contemporain dans une région qui en est relativement éloigné.

3. Une relation qui reste complexe

Malgré tous ces exemples, la relation patrimoine et art contemporain reste toujours compliquée et critiquée. Pour parler de ses bienfaits au grand public, le château de Chambord proposait, en décembre 2019, une conférence sur le thème « Art contemporain et lieux de pouvoir » en collaboration avec la Venaria Reale de Turin. Les deux résidences royales, française et italienne, se sont en effet toutes deux engagées, depuis près de 10 ans, dans une politique visant à inviter des artistes à exposer leurs œuvres dans leurs domaines respectifs, avec pour objectif de ne pas rester figés dans le passé. Surtout, ils veulent continuer à susciter la surprise des visiteurs comme cela était le cas à l’époque de leur construction.

En 2017, Chambord présentait donc une exposition d’envergure pour fêter les 40 ans du Centre Pompidou. Le Président Georges Pompidou, venu plusieurs fois au château de Chambord au cours de sa vie politique, était en effet un grand passionné d’art contemporain. L’exposition de Chambord rassemblait alors des œuvres des artistes les plus appréciés de l’Homme d’État. Giacometti, Hartung, Klein et de Staël furent donc exposés dans ce qui fut certainement le plus grand centre d’émulation artistique de la Renaissance.

 

Les exemples de châteaux ayant choisi de confronter patrimoine et art contemporain sont nombreux. Ce mélange, souvent audacieux et parfois déconcertant, est une manière pour les monuments de montrer leur dynamisme et de continuer à écrire leur histoire. Même si le public n’est pas toujours en accord avec ce choix, il a le mérite de mettre en lumière le patrimoine. Cette confrontation, qui peut apparaître contre nature, le rend vivant, en accord avec son temps, et fait parler de lui dans la presse et les conversations, souvent animées, du public.

Bérengère Guicheteau et Pierre Holley